« Perdu en lui-même », fusains sur des cartes du XIXe siècle. Format: 76×48 cm.
La série fut exposée pour la première fois au Festival du dessin d’Arles en 2024.
La série est d’abord née de son support: des cartes d’état-major françaises du XIXe siècle, achetées à Vernon en 2005 et ensuite rangées pendant des années dans un tiroir de mon atelier. Régulièrement, je les ressortais et les regardais, cherchant l’approche qui me permettrait de les utiliser.
Si le dessin sur des support imprimés, des dadaïstes à Pierre Alechinsky, de William Kentridge ou Saul Steinberg à Kara Walker, n’est pas une nouveauté, je cherchais pour ma part autre chose, une relation organique entre ce support et les dessins que je projetais d’en faire. Mon intérêt pour la cartographie, et plus largement pour le dessin dit « technique », que j’ai pratiqué lors de mon passage dans un lycée industriel en Argentine, a nourri mon travail artistique et littéraire pratiquement depuis le début. La géographie nous fait et nous hante.
L’ici et le maintenant. Un étranger quitte d’abord une langue, un territoire, des liens, sa place dans le monde. Exilé volontaire ou pas, il lui faut créer un rapport neuf à l’espace, à la géographie et à l’histoire, dans le lieu qui l’accueille. Ce « collage » n’est pas toujours aisé. La mémoire est pour l’étranger une arme à double tranchant: une bouée de sauvetage, un pilier, et aussi un abîme où il peut se perdre.
« Quand je regarde ma main
Chose étrangère mais liée à moi
Je ne suis dans aucun pays
Il n’y a pour moi ni ici ni maintenant
Ni quoi que ce soit »
(Traduction : Ainoha Bordonaba)
Ce poème de Hannah Arendt, « Perdu en lui-même » (« In sich versunken »), va donner son nom à la série de dessins, et une orientation: l’interpénétration entre les dessins et le support, entre les portraits et les cartes, entre l’homme et la géographie.
Assez rapidement j’ai abandonné l’encre de Chine pour le fusain, plus à même d’épouser le papier fin et les plis des cartes, et de me permettre cette interpénétration: l’entrelacs de lignes topographiques devient la peau de ces visages incomplets, si on regarde les dessins de près. Vus de loin, la texture de la carte n’est plus qu’un ton gris de plus du dessin.
Ces portraits sont contenus, et se perdent à la fois, dans la cartographie que le hasard leur a réservé. Derrière ces visages, ou ces homme raccourcis qui recouvrent la surface des cartes, se trouve l’espace de la mémoire.